Le langage des smileys

LE LANGAGE DES SMILEYS

Nous travaillons sur l’usage du smiley dans un processus d’exposition de soi. Il est donc légitime de se demander comment on s’expose et ce qu’on expose de soi-même lorsque nous choisissons d’agrémenter un texte de ces petites figures.

L’émoticône est un dessin parmi un texte, construit à partir de caractères typographiques. Nous avons vu dans le cours que le smiley est utilisé pour humaniser un texte, c’est-à-dire rendre compte d’une émotion, d’une nuance (de ton que l’on mettrait dans la voix par exemple si la personne était en face de nous), d’un état d’esprit de la personne, qu’elle n’arriverait pas à transmettre uniquement par des mots. Dans ce sens, on pourrait comparer le smiley aux enluminures, ou à n’importe quel type d’illustrations qui accompagnent un texte. Pourtant, le smiley a bien un aspect particulier, lié à son époque et qui rend son utilisation paradoxale : il n’est que combinaison de figures sur notre clavier (on pourrait presque parler de ready-made mais avec des expressions faciales). Finalement, comment le smiley peut-il dépasser le langage en transmettant une émotion humaine alors qu’il n’est que la composition pré-construite et limitée de symboles informatiques dactylographiés ?

Smiley médiévalIci, par exemple, un visage triste que l’on retrouve dans une enluminure médiévale. Les lectures étant essentiellement à voix haute à cette époque, ces figures dirigeaient les intonations du lecteur. On prétend que le smiley contemporain a un peu ce rôle, bien que l’intonation se fasse dans notre tête. Pourtant, la façon dont elle transmet l’émotion n’a rien à voir avec nos smileys actuels puisque ce visage est unique, fait par la main de d’un Homme.      :(

Le visage étant ce que nous considérons de nous-même comme ce qui transmet le mieux notre pensée en dehors de notre parole, il est logique de faire correspondre un smiley pour un visage. Le premier smiley est celui-ci : :-), inventé en 1982 par Scott Fahlman. Un sourire, nous dira-t-on ? Voici sept visages souriants : 7SouriresSi :-) est un sourire, on remarque que sa forme en “)” évoque surtout et uniquement le sixième visage (les autres ne sont pas en “)” ), celui de l’homme qui rit. Or, je ne suis pas sûre qu’on traduirait l’expression, ni très joyeuse ni très spontanée, de l’homme qui rit par :-)

Alors, quels visages ferait-on correspondre à “:-)” ? Les expressions sont successivement des sourires forcé, narquois, coquin, sadique, en coin, pas vraiment voulu et à l’envers. Mon avis est que l’on n’utiliserait “:-)” pour aucun de ses visages, car bien qu’ils soient des sourires, l’émotion qu’ils renvoient n’est pas celle qu’on associe usuellement à “:-)“. Celle qui s’en rapprocherait le plus est dans le dernier visage. Mais là encore, son sourire est plus en forme de “:-(” qu’en “:-)” et donc le lien avec le smiley n’est toujours pas très clair et évident !

Avec ces exemples, on voit que, bien que le smiley s’inspire des expressions du visage humain, il est d’abord construit et utilisé de façon arbitraire. C’est un code, au même titre que le langage et la signification qu’on lui donne est d’abord abstraite et conventionnelle. Choisir “:-)” pour une émotion, c’est un peu comme dire que Rouge est du rouge. On n’a pas besoin de savoir que le rouge est une onde lumineuse dont la longueur est entre 620 et 750 nm pour comprendre ce que rouge veut dire, comme on n’a jamais donné de définition précise de “:-)”. Tout comme le smiley, cette dénomination peut être source de malentendus car certains pourraient dire que la couleur ci-dessus est du marron ou du violet. De même, comme les visages avec les smileys, il y a une infinité de couleurs qu’on associerait à “rouge”.

Alors que le smiley est un langage et non une expression faciale, la ressemblance de ce symbole au visage humain a de dangereux qu’elle peut faire croire qu’on codifie également le visage et ses émotions. C’est évidemment faux puisque le smiley est essentiellement un objet symbolique. Cependant, le risque d’uniformiser les émotions est réel. Le smiley, au même titre qu’un mot, doit être compris pour être communiqué. Or depuis internet, cet usage s’est élargi au plus grand nombre, dans tous les coins de la planète. Qu’on soit américain, japonais, français ou guinéen, “:-)” aura un sens, si possible le même. C’est bien une perche qu’on tend pour communiquer plus facilement nos expressions faciales réelles. On voit d’ailleurs des gens dont les mimiques ressemblent à celles des mangas par exemple. Mais l’uniformisation des expressions est-elle équivalente à celle des émotions ? Pour continuer le parallèle avec le langage, pensons au mot “amour”. Avec son champ lexical, on exprime tous nos sentiments amoureux à peu près de la même façon, ou avec les mêmes mots. Mais il serait faux – et heureusement – de dire que, depuis l’invention d'”amour”, nous aimons tous de la même façon. On peut espérer qu’il en est de même avec les smileys et que cette uniformisation ne se limite qu’à la communication de nos sentiments et non à nos sentiments eux-mêmes.

Finalement, on peut être assez optimiste à propos des smileys pour deux raisons : c’est un langage accessoire et aux capacités illimitées.

D’abord, essayons d’attribuer un smiley pour chacun des sept visages vus précédemment. On peut essayer “:B“, “😉“, “😛“, “>:D“, “:X” mais, c’est difficile, très incomplet, voire impossible ! On se trouve devant l’insuffisance du smiley à pleinement signifier quelque chose. En effet, ces figures agissent en complément d’un texte qu’ils illustrent : elles ne forment pas un langage autonome. Tout du moins, aujourd’hui, il serait irréaliste d’envisager la conversation faite exclusivement de smileys. Ceux-ci ont donc de rassurant qu’ils ne tendent pas à substituer le langage mais à l’enrichir.

Enfin, plusieurs articles ont montré les détournements et versions plus contemporaines de “:-)” : on aurait raison de croire que ce sont plus les smileys qui s’adaptent aux variations infinies du visage humain plutôt que les expressions humaines à la combinaison limitée de caractères dactylographiés. Par exemple, on a récemment vu apparaître les troll face qui sont à la limite entre le smiley (ce sont des symboles reproduits à l’identique, manufacturés en quelque sorte) et le dessin (elles ne sont pas dactylographiées mais dessinées à partir de logiciels) :Troll faces

Sources des images :

https://fkaplan.wordpress.com/2013/04/19/lorigine-medievale-de-lhyperlien-des-pointeurs-et-des-smileys/

http://magazine-peoplee.skyrock.com/2525439957-ZOOM-sur-Miley-Cyrus-et-son-sourir-force-D.html

http://www.purebreak.com/media/photo-ian-somerhalder-et-son-sourire-en-coin-119850.html

http://anthill.xooit.com/t268-Pour-le-plaisir-des-yeux.htm

http://fr.forwallpaper.com/wallpaper/joker-jack-nicholson-jack-nicholson-actor-smile-304306.html

http://www.virginradio.fr/couple-ces-gestes-qui-rendent-un-homme-sexy-galerie-1529741-2705807.html

http://www.afcinema.com/L-Homme-qui-rit.html

http://www.parismatch.com/People/Television/Maurane-raconte-l-envers-du-decor-534071

http://www.mobypicture.com/user/paulvanjaf/view/8911166

http://mlpfanart.wikia.com/wiki/File:480px-Troll_Face_Trollface.png

http://weheartit.com/entry/group/23083083

This entry was posted in exposition de soi 2015 rapport 2. Bookmark the permalink.