Nikki Bungaku

Le mot japonais nikki est composé de deux kanjis : 日記 . Ils signifient respectivement le jour et la chronique. Autrement dit, le nikki est un texte qui garde les jours en mémoire. Il s’agit d’une forme littéraire et non d’un genre. Or, nous nous intéressons plus particulièrement au genre bungaku nikki, c’est-à-dire à la littérature du nikki (différente du nikki administratif ou judiciaire, comme nous le verrons plus loin).

On considère que le premier texte de la forme du bungaku nikki écrit en japonais est le Tosa Nikki (Journal de Tosa) de Ki No Tsurayuki sous l’ère Heian, vers 935. La poésie (waka) correspondant à la littérature de l’époque, on dit aussi que le Tosa Nikki est un des premiers textes nippons en prose. Revenons sur ce qu’est le nikki.

Ce type de textes vient des notes journalières officielles des administrateurs japonais qu’ils ont repris aux chinois. Ils sont donc écrits en kanji (caractères chinois). Les femmes de cours de cette époque ont réutilisé ce procédé de l’écriture journalière. Or, elles ne comprenaient pas le chinois et écrivaient donc en kana (caractères japonais).

Étrangement, le premier nikki est écrit par un homme, Ki No Tsurayuki qui prend pour narrateur (c’est écrit à la première personne) une dame de compagnie racontant sa vie intérieure. Ce texte est d’abord publié anonymement et l’écriture en kana rend ce changement d’identité très crédible. Tout est fait pour qu’on le croie autobiographique. Mais, Ki No Tsurayuki est déjà un écrivain, poète et théoricien littéraire très renommé au Japon (il fait d’ailleurs partie des trente-six grands poètes japonais) et on ne reconnaît que trop la qualité de son écriture à travers la grandeur de son œuvre. Il n’a pas pu rester anonyme très longtemps.

Ki No Tsurayuki étant un homme qui écrit à travers la voix d’une femme, on remarque le bungaku nikki n’implique pas l’autobiographie, bien que ces deux formes littéraires soient très liées. En effet, les femmes de cours se sont immédiatement approprié le procédé de Ki No Tsurayuki pour parler de leurs émotions, de leur quotidien et des cérémonies impériales. Peut-on parler d’un journal intime comme nous le définissons aujourd’hui, en Occident ?

L’américaine Marilyn Jeanne Miller écrit les essais The poetic of Nikki Bungaku : A comparison of the traditions, conventions and structure of Heian Japan’s Literary Diaries with Western Autobiographical Writings en 1985 puis Literary Diairies : Their tradition and their influence on modern Japanese fiction en 1987 où elle étudie justement cette littérature et la compare avec les journaux intimes japonais et l’autobiographie occidentale.

D’une part, il est difficile de comparer le nikki bungaku au journal intime ou à l’autobiographie puisque le nikki bungaku se caractérise par sa forme journalière et non par ce qu’il raconte (comme dit plus haut, il peut s’agir de notes administratives comme d’états d’âme) alors que le journal intime comme l’autobiographie se définissent par le contenu découlant d’un engagement implicite entre l’auteur et le lecteur. Une autobiographie comme un journal intime s’engagent vis à vis du lecteur à dire la vérité (contrairement à Ki No Tsurayuki dont la narratrice du Tosa Nikki est fictive). De plus, une autobiographie peut se vouloir sélective sur les évènements. On fait des ellipses et n’écrit certainement pas tous les jours. La forme se rapproche plus d’un récit que d’une prise de note.

Il est clair qu’on ne peut pas identifier d’emblée le journal intime contemporain (japonais en particulier) à un héritier direct du nikki bungaku. Néanmoins, on ne peut pas non plus nier leur lien de parenté. En effet, selon Miller, l’aspect fictif du narrateur de Ki No Tsurayuki correspond au potentiel intime du nikki puisque il lui permet justement de mettre l’accent sur ses émotions (ce qu’il ne pourrait pas faire en écrivant avec la voix d’un homme) et non plus sur son personnage. Il se désinhibe en changeant d’identité et peut exprimer quelque chose de beaucoup plus intime. On parlait de journal intime, or avec les articles sur l’exposition de soi à travers l’écriture sur internet, on a vu que celui-ci s’étend au domaine public, en réseau et s’inscrit de façon discontinue. Le journal intime contemporain rend-t-il plus compte de l’intimité que certains nikki bungaku dont la véracité n’était jamais promise ? Ce n’est pas sûr. En effet, exposer notre propre intimité nous oblige à questionner notre personnage et sa représentation visible avant nos émotions. Autrement dit, quand bien même on écrirait des choses vraies (finalement, on s’incarne nous-même et s’engage à être authentique) sur les réseaux, la publication voile l’accès à notre intimité.

Miller décrit plusieurs formes de nikki bungaku : déclarative du Tosa nikki (de Ki No Tsurayuki), explicatif du Izayoi nikki (de 1280), mimétique du Towazugatari (témoignage historique de Dame Nijo vers 1300) et expressive de La Sente Étroite du Bout du Monde (carnet de voyage du poète Mastuo Bachô vers 1650). Les formes d’écritures, supports, types de représentations, langues, narrateur changent et pourtant le but est toujours d’accéder aux émotions de celui qui écrit qui informe ou rejoint celles du lecteurs. A l’inverse, les multiples journaux intimes que l’on voit sur les réseaux sociaux ont toujours le même cadre (les interfaces de facebook, twitter, instagram sont les mêmes pour tout le monde), tout le monde écrit à peu près la même chose de la même façon et seul l’auteur, en tant que personne hors du texte, inscrit l’identité de la voix du texte à travers sa représentation publique qu’il doit assumer, puisqu’il s’incarne. Finalement, l’accès à l’intime semble tellement direct qu’il est toujours voilé par l’auteur lui-même.

On peut donc finalement se demander si l’intimité implique nécessairement d’être cachée en partie pour exister, comme si c’était quelque chose qu’on ne pouvait, par définition, pas assumer publiquement. Autrement dit, peut-on réellement et intégralement attacher notre identité à un texte ? Si oui, comment ?

Il est étonnant de découvrir que l’écriture partagée dont on vient de parler comme inhibiteur vient en partie de ces nikki bungaku. En effet, il y avait beaucoup de types de nikki bungaku, dont le kôkan nikki. Il s’agit d’un carnet qui appartient à un groupe de personnes. On décide d’un ordre et le fait passer (sur plusieurs jours) entre chaque membre qui écrit à propos de lui comme si c’était un journal intime. La personne suivante commente les mots de la précédente et écrit ce qui la concerne. Un journal intime en réseau, donc. Néanmoins, je pense qu’il y a trois différences, liées aux supports, entre le kôkan nikki et l’écriture sur internet qui changent complètement le rapport à notre intimité.

D’abord, le kôkan nikki est un carnet matériel. Il peut donc être détruit parce qu’il nous appartient intégralement. A l’inverse, ce que nous écrivons sur internet s’inscrit dans une toile, un nuage intangible qui nous échappe complètement. A qui appartiennent nos données ? Où sont-elles ? Peuvent-elles se perdre ? S’échanger ? Se vendre ? Peut-on vraiment effacer quelque chose à jamais des réseaux sociaux ? Ce sont probablement des réponses bien pessimistes qui nous attendent… Or, comment exposer notre intimité dans un cadre aussi sauvage ?

Ensuite, l’aspect matériel du kôkan nikki rend notre lecture beaucoup responsable. On ne peut pas lire un kôkan nikki sans se rendre compte qu’on est dans l’intimité de quelqu’un. Comme l’écriture sur internet, bien qu’on ait sélectionné nos lecteurs, on ne sait jamais vraiment qui va lire. Que ce soit un paramètre mal réglé, une page publique, quelqu’un qui lit à partir du compte de quelqu’un d’autre. Pour ça, le kôkan nikki n’est pas très différent. On établit une liste au départ mais… ça n’empêche pas à l’un des membres de montrer le livre à d’autres gens ou que des inconnus s’en emparent. En revanche, sa matérialité rend l’intrusion dans l’écrit beaucoup plus direct. En effet, il nous est tous arrivé d’aller sur la page facebook ou twitter d’un camarade de classe que nous n’avions pas en ami et à qui nous n’avons jamais parlé. Cela semble même presque normal aujourd’hui et nous n’avons pas l’impression de nous immiscer dans son intimité. Pourtant, je ne suis pas sûre qu’on lirait le journal intime qu’il aurait oublié sur le coin de sa table. Finalement, ce n’est pas très différent. Mais, on se sent beaucoup plus responsable d’un objet matériel. Son écriture est en partie protégée par un carnet qui se ferme, contrairement à la page internet qui s’ouvre et s’expose.

Enfin – et c’est l’élément essentiel – on passe d’un support matériel discontinu à un écran numérique continu. Lorsqu’on écrit dans un kôkan nikki, ou même dans un journal intime tangible, le fait d’écrire sur des pages différentes qu’on tourne et ne peut voir toutes en même temps, au fur et à mesure, inscrit des temps distincts. Le fait que nous écrivons le 28/12/2015 sur une page distincte de celle sur laquelle nous avons écrit le 28/12/2014 et qu’elles ne puissent pas être visualisées en même temps rend compte de notre métamorphose liée au temps, notre lecture fonctionne en épisodes. On est foncièrement différent d’un moment à l’autre et on fait clairement la distinction entre notre nous actuel, qui ne s’identifie qu’aux dernières pages, et notre histoire (notre nous passé et révolu) qui se constitue de toutes les autres pages. Un écran, à l’inverse, fait défiler de façon continue tout ce qu’on a écrit. Il n’y a aucune barrière entre le présent et le passé. La temporalité est implicite (au mieux rationalisée par les dates de publications) et juste donnée par l’ordre d’apparition du texte. Autrement dit, écrire quelque chose sur un écran qui défile inscrit notre nous présent dans un océan de ce qu’on a été, sans distinction temporelle. Le temps se dissout, devient liquide, comme notre identité. En effet, si nous sommes à la fois notre nous présent et notre nous passé, comment peut-on avoir la liberté de changer ? Parler d’un état d’âme actuel ? Être imprévisible ? Imaginer tout les possibles en se détachant de ce qui a été fait ? Avoir de l’espoir, en fait (comme, par exemple, la jouissance éprouvée devant la première page d’un nouveau cahier). Confondre le présent et le passé fait croire que le passé est mouvant et que le présent est figé. Nos textes gravent définitivement notre identité dans un internet intangible et éternel, comme si on écrivait sur un support infini et omniscient, en dehors du temps et de notre capacité à croire en un perpétuel renouveau de l’Homme.

Extraits des livres de Marilyn Jeanne Miller :

http://www.jstor.org/stable/40142997?seq=1#page_scan_tab_contents

http://journals.cambridge.org/action/displayAbstract?fromPage=online&aid=6827052&fileId=S0021911800056321

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