L’écriture minimaliste – Rapport 1

Trucs divers

Il paraît que lorsque vous regardez l’heure et que deux chiffres identiques figurent de part et d’autre de la frontière entre les heures et les minutes, c’est bon signe. Y’en a qui disent que c’est votre ange gardien qui est au travail, d’autres que votre roue de la fortune tourne dans le bon sens. Certains sont effrayés par cette coïncidence, assaillis de frissons à l’idée d’un signe si parfait apposé au chaos du temps. C’est un peu exagéré, mais quand même, à peu près tout le monde a cette impression que le temps est une notion bien floue par rapport à la rigidité de nos systèmes voués à l’appréhender. Une seule petite heure peut paraitre interminable dans la salle d’attente d’un dentiste, salle d’attente dans laquelle flotte une odeur d’anti-sceptique mêlée à celles des magazines échoués sur une table basse et de la dent chaude fraîchement fraisée. Pourtant une seule petite heure semble tellement menue qu’elle nous échappe devant un soleil couchant.

Oui le temps est relatif et quand on observe des heures jumelles ça nous fait une impression bizarre. Depuis quatre à cinq semaines, j’en vois tous les jours, plusieurs fois par jour. Que puis-je dire de particulier là dessus, par rapport au reste de ma vie ? Et bien pas grand-chose si ce n’est que je m’interroge sur le sens de ce phénomène. Bonne étoile ou karma favorable, le temps est toujours manquant quand je passe un moment agréable et forcément en excédant si je m’ennuie.

En revanche je prête  plus d’attention aux horloges donc un peu moins aux évènements. Ce qui fait que je n’ai jamais utilisé autant de techniques pour me renseigner sur l’heure. Il y a l’ordinateur, le téléphone, la montre, la voiture, le train. Classique tout çà. Après il y a les reflets. Sur les vitres, les fenêtres, l’eau, le métal. Ben oui. Plus original, les conversations sur l’heure me donnent le signal pour regarder le téléphone au moment opportun. Le bip du four à micro-onde m’indique même quand lever le nez vers l’horloge, mais en avance. Pour vous décrire la scène : un plat se fait micro-onder pendant que je lis, au bout d’un moment le four bip que c’est prêt, je termine mon chapitre en sachant que si je mange le plat dès le bip je vais me brûler la langue, je me dirige donc vers la nourriture une fois le dit chapitre terminé, et sur le chemin je croise l’horloge qui indique… une heure jumelle. Sans rire!

Au bout de trois ou quatre épisodes de ce genre, le temps me parût invasif. Pas moyen de faire abstraction de tout ce qui peut  m’y faire penser. Et là ! Même là alors que je commence à ressentir un soulagement à l’idée que cette période est passée puisque je la raconte : une heure jumelle au coin de mon écran ! On m’a dit que c’était un peu comme quand une chanson nulle s’entête à tourner dans votre tête et que vous cherchez à l’oublier. Le fait même de cherchez à l’oublier l’imprime en gras aux parois de votre crâne. Alors la solution, me dit-on, c’est de la chanter en l’écoutant. Ben là je cherche à faire abstraction de ce phénomène en écrivant à propos de lui entourée d’appareils qui indique l’heure et ça continue. Ça marche pas du tout ton truc, on.

En même temps, quelle idée de faire çà…pour çà. Alors qu’on essaye de s’enfuir dans un autre espace temps en se plongeant dans une vidéo truffée d’ellipses, d’allongements contemplatifs et de montées d’adrénaline, le temps vient systématiquement y mettre ses gros pieds. « Dépêches-toi Chris ! Pas le temps pour réfléchir ! » « En me plongeant dans tes grands yeux, le temps s’arrête et je sais que c’est toi la personne avec qui je passerai le reste de ma vie… » « Sur Xagon-12, les minutes sont les années d’Alpha-Merika. Ici tu as la jeunesse d’un nourrisson mon ami.»

Bon, si la méthode de la récitation ne fonctionne pas, se pourrait-il que le contraire donne un résultat ? Penser à tout ce qui ne fait pas penser au temps qui s’affiche… Se rappeler ou bien prévoir ? Imaginer ?… La solution doit venir de l’extérieur ou bien de l’intérieur ? Si toutes les montres, les téléphones, les gare et les voitures, les fours à micro-onde et les horloges atomiques disparaissaient, ne trouverait-on pas de moyen de se renseigner sur la place du moment que l’on vit parmi les autres ?

Tenez, il y a un moment qui me revient. C’était un rêve. J’avais l’âge que j’avais en m’endormant et je marchais dans un parc. Il y avait de l’herbe très verte mais c’était une nuit très noire, sans Lune ni étoile. Des guirlandes lumineuses éclairaient la scène. Donc je marchais sur l’herbe et je portais une jupe de tulle très rose. Trop rose. N’empêche que ça faisait un mélange sympa avec le vert de l’herbe, le noir du ciel et le jaunâtre des guirlandes. L’air était tiède. Alors la musique qui sonnait à côté avait un aspect sucré. Pas comme le goût, plutôt comme la matière. Des notes collaient alors que d’autre crissaient dans mes oreilles. Un Arlequin sous la dent. Les basses fréquences coulaient sur ma peau au lieu de la faire vibrer. Et voilà que mon grand frère se trouvait à côté de moi, il essaya de m’attraper la main. Il avait l’air d’avoir cinq ans mais portait un petit costume de cérémonie comme les figurines sur les gâteaux de mariage. Juste avant que nos mains ne se rejoignent, nos corps se mirent alternativement à vieillir et à rajeunir, à vieillir et à rajeunir, à vieillir et à rajeunir. Nos corps respiraient le cours du temps. L’inspiration était un vieillissement, l’expiration, le contraire. Nous n’étions jamais au niveau de nos vrais âges. A bout de souffle et agacée, je laissai mon grand frère dans l’herbe pour me diriger vers la musique en tapant du pied. Alors c’est moi qui avais cinq ans et lui avait son âge du réel.

La première fois que je fis le lien entre une date et mon âge. J’avais cinq ans. Quand je regardais mes mains et l’environnement, je me demandais si j’étais en train de rêver. Quand c’était le moment de faire quelque chose d’inhabituel, il fallait passer par un exercice de réflexion extrêmement acrobatique pour pouvoir faire la différence entre tôt et tard. Pour tout ce qui était habituel, c’était souvent trop tôt.

Demain ce sera une journée inhabituelle. Pas le même endroit, pas les mêmes gens, pas les mêmes actions, pas les mêmes pensées. Franck passera me chercher pour me déposer à l’aéroport. On s’échangera des banalités de courtoisie. Ça ne sera pas désagréable, on ne pense pas quand on est courtois. Je le remercierai beaucoup de me rendre ce service. Juste après l’avion je fumerai une cigarette parce que j’aurai retenu mon soulagement pendant sept heures. Mais surtout parce que sa nature exacte est peu perceptible dans cette acte. À partir de demain j’arrêterai de suivre un exemple. Plus d’ornière, l’horizon est dégagé sur le nouveau continent. Mon grand frère est mort. Je vais commencer ma vie parce que la notre est finie. Je n’imaginais pas qu’il le ferait avant moi, sérieusement je veux dire. Combien de fois est-ce que je lui ai crié « meurs !! »?… Ça va dans la logique des choses que le plus vieux meurt avant le plus jeune. Là, c’est mon frère l’aîné.

Tout  est rangé dans des sachets et des boîtes étiquetées dans mes bagages. « Pulls / robes. » « Douche. » « Hauts chauds.» « Papiers importants. » «Sous vêtements. » « Pantalons. »  « Photos.» « Trucs divers. » Le passeport est dans le sac, le billet dans le dossier d’archive de ma boîte mail. Tout est éteint sauf mon ordinateur. J’attends qu’il soit l’heure. Toujours pas compris cette histoire d’heure jumelles.

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