Création de roman – Autofiction – Rapport 2

Votre attention s’il vous plait.

Les vidéos c’est incroyable de simplicité. On s’arrête de vivre pour quelques instants, on s’arrête de réfléchir aussi, çà commence.

Tous les voyants du cerveau sont au orange avec un long clignotement. En veille.

C’est : attention, régression. Attention à ne pas être dans l’angle mort du poids lourd qui se meut quasi-aveuglément.

 La plupart du temps, regarder une vidéo revient à suivre sa signalétique. De la saturation des couleurs à la gestuelle des corps mannequinées, le moindre détail est incorporé sciemment. Ceci dans l’honorable but de soulager nos efforts quand à l’intégration émotionnelle et mémorielle de ces informations.

Résultat, exécuter cette curieuse non-action (ne pas bouger, rester concentré tout en cultivant une intense détente musculo-cérébrale) est devenue un usage traditionnel se transmettant de génération en génération.

Forcément, quand on arrête de penser et qu’on confie sa faculté d’analyse à la signalétique vidéographique, il arrive souvent qu’on s’identifie. On s’identifie… Comme quand on donne un nom et des caractéristiques à tous les trucs qu’on rencontre, qu’on apprend. Mais là c’est sensiblement totalement différent. Juste à cause d’un pronom, un tout p’tit mot d’une lettre, le sens d’ « identifier » est bouleversé ! Du moins, dans ce contexte particulier. Parce que dans la vie, en oubliant les vidéos, s’identifier ça se résume à savoir quelle est sa bobine parmi d’autres. À savoir que la personne qui plante ses yeux dans les nôtres sur la glace, c’est nôtre reflet. « Pourquoi il me regarde comme çà ce con, c’est quoi son problème ? » Je suis sûr que çà vous parle. Oui, c’est tout simple de s’identifier dans la vie. Du coup on a un peu honte quand on bloque sur cette devinette.

Air docte et édifiant – Toutes vos certitudes à propos de l’auto-identification s’écrouleront lors d’une séance de vidéos ! Dans ce monde fascinant, conçu exclusivement pour VOUS, les gens jouent au miroir grand-angle, qualité IMAX™ !! D’après de rudes études sur VOS comportements et VOS goûts, ces talentueux vidéastes VOUS offrent une expérience UNIQUE ! Inédite en après-dernière planétaire ! – Fin de l’air docte et édifiant

S’identifier par rapport à une vidéo c’est se reconnaître dans quelque chose qui mime des caractéristiques propres à tout un tas de gens. Çà arrive plusieurs fois dans une vie, selon le nombre de vidéo qu’on visionne. Transposé à l’exemple du miroir, ce serait comme prendre l’image d’une forme vaguement humanoïde pour son reflet.

De façon répétée.

Non ?

C’est possible.  Imaginez la scène par temps de brouillard ou avec une salle d’eau vaporeuse. Ou bien pendant une conjonctivite aigüe, après un jet de sable dans les yeux, après avoir été micro-ondé.

C’est possible.

Mais quand même, c’est fort. De leur propre volonté, les spectateurs vont se faire raboter le cerveau. On s’identifie à Johnny qui change de titine tous les ans et fument des lights. Ils s’identifient. Alors progressivement déshabitués à penser, on comblera nos créneaux horaires dédiés à la réflexion. Parce que le temps c’est de l’argent et puis qu’on supporte de moins en moins de s’ennuyer. Le vide sera annulé en lorgnant des nouveaux modèles de SUV. Fébrile, mais avec une light au bec parce que c’est un moment de détente.

Après cette mise en contexte, je peux vous raconter ma vie.

Née dans une famille de confession catholique et farouchement orientée téheffain, on me fit vite comprendre que j’étais du bon côté. J’avais deux parents mariés, et ce, avant ma naissance. Ils avaient un chien nommé Bibil. Ma grand-mère me gardait les week-ends où mes parents voulaient faire pouce dans leur parentalité. Mon grand-père est mort dans un accident de voiture parce qu’il a toujours aimé rouler vite. Nous rejoignions mes oncles et mes tantes ainsi que mes cousins et cousines tous les mois pour des réunions de famille boulimique. Je ne manquais l’école que si j’étais malade et mes enseignants aimaient que je comprenne vite. Mon père jouait au foot le lundi et ma mère avait piscine le jeudi. On habitait dans un appartement. On a habité dans une maison quand ma petite sœur est arrivée. On avait un chat qui s’appelait Friskizz. Je préférais regarder des vidéos et dessiner plutôt que d’aller traîner avec les autres jeunes. En même temps, j’avais pas trop le droit de sortir parce que mes parents avaient peur des voyous. Ils étaient rassurés que je m’entoure plutôt de personnages vertueux.

Un jour, on s’est connecté à internet. Avec internet j’ai pu discuter de foi en téheffain. J’ai pu en comprendre l’essence et les limites. Les vidéos auxquelles j’ai eu accès sont devenues variées au niveau de l’orientation. Il y avaient beaucoup qui parlaient de gueule de bois, de faux-cul… “Les handicapés sont beaucoup mieux représentés sur internet”, me suis-je exclamée. À partir de là, j’ai du remettre en question tout ce qu’on m’avait appris. Le plus dur, çà a été de douter du fait que j’étais du bon côté. Douter que j’étais une bonne personne, viable, légitime. Tous mes souvenirs de grand-messe, le respect inconditionnel envers les porteurs de lunette et de quéquette (l’un sans l’autre ne mérite pas ce genre de respect), mes chromosomes de la douceur, ma prédilection pour le scrapbooking, mes rêves de piscine à billet, mon horloge biologique, ma consommation raisonnée,… tout y est passé.

Quand j’en ai eu marre des remises en question, j’ai adhéré au standard sans trop m’en rendre compte et je me suis sentie tout de suite mieux. Aujourd’hui je travaille à un poste respectable avec de bonnes perspectives d’évolution. J’ai un appartement avec ma moitié dans une banlieue respectable. Le mariage a été une évidence, les impôts nous le rendent bien. On projette d’acheter une maison dans trois ans quand nous aurons eu notre premier enfant.

Merci de votre attention.

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