Le phénomène « Selfie » : création de soi ou narcissisme ?

Introduction

Notre époque est marquée par l’intrusion en masse dans notre quotidien des technologies de l’information et de la communication (TIC). Elles révolutionnent nos manières d‘agir, de penser, et de vivre ensemble. Ce sont désormais nos contenus qui gouvernent. Du capitalisme industriel fondé sur une économie de productivité, on passe à une économie de créativité et de contribution. En effet, chacun participe à la production de contenus.

Le visage, « produit » en masse sur les réseaux sociaux, devient alors lui-même l’objet d’une intention particulière. Il est soumis à la logique de l’ « e-réputation ». Nous gérons ce profil, créant ainsi une norme. Nous pouvons produire et cultiver des portraits, des visages, des autoportraits, ce qui conduit à la possibilité d’une multiplicité des avatars. Nous laissons ainsi un certain nombre de données sur internet.

La photographie numérique devient un lien entre les médias, la photographie et l’art. C’est alors qu’émerge l’amateur. L’homme devient acteur, avec ses propres images. Il en résulte la création d’une multitude d’images issues du quotidien, et donc une sensibilité et une esthétique nouvelles.

Cette arrivée massive d’autoportraits en ligne nous mène à nous poser plusieurs question : Quelle perception les individus ont-ils d’eux-mêmes ? Quel type d’esthétique nous révèlent-ils ?

1 – Tous “photographes”

Le visage, étant devenu une image circulant sur les différents réseaux, est lui-même en interaction avec d’autres images. Ce flux crée une ouverture de la voie aux hybridations identitaires, et tout cela grâce au numérique, gouverné par cette exigence d’interaction et de communication. L’usage du numérique est désormais quotidien et chacun  peut s’approprier ce médium.

Le phénomène « selfie » est inséparable des innovations technologiques qui permettent sa diffusion massive. Le rapport au visage évolue encore aujourd’hui, avec des applications telles que Snapchat (images éphémères), Instagram, Twiter, Facebook, Tumblr, MySpace, ShotsOfMe, etc.

« Qui ne souhaite aujourd’hui disposer de son portrait numérique ? Un portrait pluriel et dynamique, renouvelé à volonté comme les profils de Facebook, composé de l’ensemble de nos manifestations visuelles. Un portrait interactif, qui admet les contributions externes et enregistre les conversations provoquées par l’image. Mais un portrait dont la fonction de caractérisation individuelle et d’affichage social reste celle-là même qui est à l’origine du genre. » André Gunthert, enseignant chercheur en culture visuelle.

L’autoportrait est perçu comme un geste conversationnel, le visage est donc lui-même conversationnel. En effet, l’autoportrait est discuté, « liké » sur Facebook. L’image communique elle-même.

Les autoportraits peuvent être considérés comme le reflet des aspirations narcissiques et exhibitionnistes des individus sur nos écrans. Mais ils attestent également de la frénésie d’un nouvel usage de la photographie qui n’est plus mémorielle mais communicationnelle. Cela crée une sorte de nouveau flux : ce ne sont plus des souvenirs, des archives, mais un geste d’échange, de partage, de communication. Ces photographies sont « prises pour le plaisir plutôt que pour le souvenir ».

Malgré cette relation spéculaire et réflexive, ces autoportraits ne semblent plus s’inscrire dans une forme de rétrospection photographique, mais plus dans une introspection, une écriture de soi, une interaction.

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Capture d’écran 2014-11-25 à 12.38.01Woodkid (alias Yoann Lemoine) avec le duo The Shoe sur Instagram

Il y a également une sorte d’inversion des pratiques : les « people » pratiquent également le selfie. C’est une forme de normalisation par le bas, par la masse, la multitude. Désormais, les communautés créent les normes, et les people imitent le grand public : c’est une manière de réduire la « barrière » qui les sépare. L’actrice Kristen Dunst apparaît d’ailleurs dans une courte vidéo qui a pour but de se moquer des personnes qui ne considèrent le selfie que pour obtenir des « like » et faire le buzz : http://www.koreus.com/video/aspirational.html .

Le selfie crée un jeu avec le « je ». Il atteste une forme de regard dirigé sur soi-même, une sorte d’interaction, de boucle de soi avec soi-même, qui mène à une sorte de théâtralisation de soi.

Peut-on mettre cela sur le même piédestal que les pratiques d’autoportraits des artistes ? Ces écritures de soi contemporaines se composent-elles de savoir-faire particuliers ? Est-ce une forme de renouvellement de la conception et de la création des visages ? Le visage est-il changé par les réseaux sociaux ?

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Il serait naïf de penser que l’arrivée de ce phénomène aspire à un changement total de paradigme, de modèle de référence.

Il y a toujours une normalisation du visage. Derrière l’apparence de ces selfies, ces images témoignent de règles tacites, des stratégies de mise en scène de soi avec des poses stéréotypées et souvent similaires. Certaines parties du corps sont plus mises en valeur. Le visage est parfois rendu abstrait par un cadrage très serré sur une partie du visage par exemple.

Il en résulte des images parfois sexualisées, avec un certain débordement, une libération. Certains vendraient presque leur image pour capter l’attention. La notion d’existence est effectivement organisée autour de ces phénomènes de buzz, de like, de « succès ». On observe donc plutôt la création d’un imaginaire commun lié à l’effet de masse qu’une intention artistique.

2- Une esthétique du quotidien, un devenir « monde »

Ce geste conversationnel, singulier, institue donc un nouveau langage virtuel qui soutient les relations entre les individus. La photographie entre dans les relations interpersonnelles. On tend plutôt à construire un « être ensemble » que des souvenirs.

La diffusion sur les réseaux renforce le sentiment de participation au flux du monde : on participe ensemble à un collectif, un imaginaire commun, qui nous lie au reste du monde via les différents réseaux. La prise de vue de ces moments banals, sans importance, mobilise un imaginaire quotidien qui renvoie à un univers collectif. On pourrait d’ailleurs presque parler de voyeurisme, d’intrusion dans l’intimité d’autrui.

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La dimension relationnelle de ces selfies repose moins sur ce qui est vu objectivement, que sur ce qu’il renvoie de connoté dans la mémoire de chacun. Ces réflectogrammes font en ce sens référence à un visage collectif nourri par une réserve de perceptions partagées au quotidien.

On instaure alors un certain nombre de gestes et d’attitudes universellement partagées, qui mènent la construction de soi vers une image monde. Le visage est en fait un petit maillon qui relie tous les points, c’est une sorte d’interface, d’objet de pensée, sur lequel on va produire une réflexion sur la société, sur le monde. La photographie numérique associe les individus sans distinction et traverse les frontières : c’est un média participatif.

Il y a donc finalement ce désir de coller au flux du monde, à la norme, de se fonder dans le décor, à la manière de Kimiko Yoshida, ou encore JR (cf. photo).

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Comme les portraits des cartes de visite de Disdéri, le selfie oblige un effet social de soi. C’est une pratique interactive, dont l’actualisation est instantanée. C’est un partage du quotidien et un flux d’images sans désir de filiation particulière, sans projet. En fait, seuls comptent le partage, la diffusion, l’accumulation, et de ce fait le présent de l’actualisation.

Au final, nous créons notre quotidien en même temps qu’il se met en place, ce qui donne une dimension éphémère à ce phénomène. Cette technique peut être perçue comme étant aliénante, mais aussi émancipatrice : c’est à la fois un poison et un remède.

En somme, le selfie a un rapport immersif au monde. C’est une nouvelle manière de participer au monde, de faire corps avec lui. Il y a cette idée de reproduction, de duplication, et de diffusion du quotidien. Il s’établit une forme de nouveau panoptique, imagé et en temps réel.

3 – Le ranking des visages

Il est devenu extrêmement facile de produire et de partager des images.

Google, comme Facebook, classifie et hiérarchise les contenus, en fonction de leur pertinence. L’automatisation des algorithmes n’est pas neutre : on ne peut pas ne pas laisser de traces. Il reste donc toujours ce risque de désappropriation de sa propre image.

Le visage est un portrait informationnel, l’enveloppe d’une multitude de données, un intermédiaire entre la vie publique et la vie privée. Avec la fabrication de l’identité mise en chiffre par la méthode photographique, nous assistons à des industries de la singularité mises en place par nous-mêmes.

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